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La techno qui groove et sait envoûter : de Scan X à DJ Pierre

7 min de lecture

Deux façons de tenir un groove

Il y a une phrase qui revient quand on essaie de décrire la techno qu’on aime programmer ici : une techno qui groove et qui sait envoûter. C’est une formule imprécise, presque insaisissable — et c’est justement pour ça qu’elle est utile. Elle ne désigne pas un style, ni un BPM, ni un pays. Elle désigne une manière de faire tenir deux choses ensemble : un corps qui bouge, et une tête qui part ailleurs.

Le groove, c’est la partie qui bouge. C’est ce qui fait que le kick n’est pas une contrainte mais une invitation, que les percussions hautes ouvrent de l’espace au lieu de le boucher, que le bas du corps répond avant qu’on ait décidé quoi que ce soit. L’envoûtement, c’est l’autre versant — la partie qui te sort du club sans que tu quittes la piste. La nappe qui s’étire, le sample qui se répète juste assez pour cesser d’être un sample, la sensation que la nuit dure moins longtemps qu’elle ne devrait.

Beaucoup de DJs ont l’un ou l’autre. Peu tiennent les deux en même temps. Deux artistes de la programmation 2026 les tiennent, chacun à sa façon, depuis deux points très éloignés de la carte : Scan X à Paris, DJ Pierre à Bruxelles.

Ils ne se ressemblent pas. Ils ne viennent pas de la même scène, pas de la même génération de disques, pas du même club. À notre connaissance, ils n’ont jamais fait carrière ensemble. Ce texte ne prétend pas le contraire. Ce qu’il raconte, c’est une parenté de goût — deux réponses différentes à la même question, qui se retrouvent, l’espace d’un festival, sur le même territoire.

Scan X : l’envoûtement d’abord

Chez Scan X, on entre par l’envoûtement.

Stéphane Dri a bâti sa signature sur Chroma en 1996, un album d’ambient-techno où il y a des kicks quand il en faut, mais surtout beaucoup d’espaces sans kick — des nappes longues, des textures bruitistes traitées avec délicatesse, une dramaturgie qui se déploie sur la durée d’un disque entier. C’est une techno qui se réclame autant de Brian Eno que de Detroit, et qui assume sa cohérence d’album plutôt que sa collection de tubes.

Ce n’est pas de la musique qui cherche l’effet immédiat. C’est de la musique qui installe un état. On ne « lâche » pas un morceau de Scan X comme on lâche un banger — il agit par accumulation, par patience, par la façon dont il occupe l’espace autour du rythme plutôt que le rythme lui-même.

Et pourtant le groove n’est jamais absent. Il est simplement rangé sous la surface — dans la précision des séquences, dans la manière dont une texture peut se mettre à pulser sans qu’on ait ajouté une seule percussion. C’est un groove cérébral, si le mot ne fait pas peur : quelque chose qui te fait bouger par la tête avant de te faire bouger par les jambes.

Cette signature-là, Scan X ne l’a jamais posée en studio uniquement. Il est l’un des premiers artistes techno français à avoir défendu sa musique en live — pas seulement en DJ set — et il a été élu plusieurs fois « Best International Techno Live » par la presse spécialisée. Sur scène, l’envoûtement devient physique. Le disque contemplatif devient une chose qui remplit une salle.

DJ Pierre : le groove d’abord

Chez DJ Pierre, on entre par l’autre porte — par le groove.

Et une précision, encore et toujours, parce que les moteurs de recherche continuent de tout mélanger : le DJ Pierre dont on parle n’est pas l’Américain de Phuture, le pionnier de l’acid house de Chicago, celui d’Acid Tracks en 1987. Celui dont on parle est belge, né à Tournai, installé à Bruxelles, vingt ans de résidence au Fuse et co-fondateur de Lessizmore. C’est un autre homme et une autre histoire.

Son style de mix tient en quatre mots : carré, lent, aéré, intelligent. Le kick tombe pile, sans glitch ni roulement. Les sets démarrent souvent autour de 122-124 BPM et n’accélèrent presque jamais — une fenêtre étroite, presque obstinée. Autour du kick, il y a de l’espace : on entend les hi-hats, on entend la respiration entre les mesures, on entend ce que chaque track vient amener par-dessus.

C’est un groove qui ne force jamais. Là où d’autres montent, saturent, empilent, DJ Pierre retire — c’est la logique même de Lessizmore, ce jeu sur la formule de Mies van der Rohe : less is more, retirer plutôt qu’ajouter, laisser respirer, ne pas remplir l’espace. Le groove naît du vide autant que de la frappe.

Et l’envoûtement, chez lui ? Il ne vient pas d’une nappe qui s’étire. Il vient de la narration. Les tracks ne sont pas posés en série interchangeable — ils se répondent, ils construisent une trajectoire. On écoute un set de DJ Pierre comme on lit un livre : un début, des chapitres, une fin. L’hypnose est celle de la durée bien tenue, du fil qu’on ne lâche jamais. Vingt ans de résidence mensuelle au même club, ça n’apprend rien d’autre que ça : faire tenir une nuit debout.

Le même point d’équilibre, atteint par deux routes

Voilà pourquoi ces deux-là se répondent sans se ressembler.

Scan X part de l’envoûtement et laisse le groove affleurer. DJ Pierre part du groove et laisse l’envoûtement s’installer par la durée. Ce sont deux trajectoires inverses vers le même point d’équilibre — le point où une musique te fait bouger et te fait partir en même temps.

Ce point d’équilibre, ni l’un ni l’autre ne l’a atteint en cherchant le grand public. Scan X a traversé toute l’ère de la French Touch grand public sans jamais lui appartenir — pas de single, pas de clip télé, pas de filtre disco — fidèle à la lignée F Communications, celle de la techno française sérieuse qui descend en ligne directe de Detroit. DJ Pierre, lui, aurait pu partir : Moscou payait, Paris était à 1h20 en Thalys, Berlin appelait. Il est resté à un quart d’heure du Fuse, à faire tourner une école entière de techno minimale sans jamais sortir dans les magazines comme « celui qui a fait ça ».

Deux discrétions. Deux refus parallèles de la voie facile. C’est peut-être ça, au fond, la vraie parenté : pas une école commune, mais une même idée de ce que vaut un groove qu’on n’a pas besoin de crier.

Quatre pôles, une même exigence

Il faut le redire pour être exact : cette parenté est éditoriale, pas biographique. Scan X et DJ Pierre appartiennent à deux pôles distincts de la cartographie qu’on trace depuis le début — Scan X pour le pôle parisien-F Communications, DJ Pierre pour le pôle bruxellois du Fuse. Ils incarnent deux des quatre pôles européens que la programmation fait converger : Bruxelles, Paris, Avignon, Vilajuïga.

Ces quatre pôles ne partagent pas une histoire commune. Ils partagent une exigence commune. Petite jauge plutôt que superclub. Sound system honnête plutôt que mur de basses. Programmation par des gens qui écoutent, plutôt que par un algorithme de têtes d’affiche. C’est cette exigence qui rend deux artistes aussi différents que Scan X et DJ Pierre lisibles côte à côte sur une même affiche.

La Gascogne, encore une fois, comme centre de gravité. Paris descend, Bruxelles descend, et quelque part au-dessus de Maubourguet leurs deux façons de faire groover une nuit se croisent — sans se confondre, mais en se reconnaissant.

Où les entendre

Scan X et DJ Pierre jouent tous les deux le samedi 5 septembre 2026, la nuit techno. Mieux : ils s’enchaînent. DJ Pierre à 21h30, Scan X en live à 23h. Autour d’eux, GuyOhm ouvre le bloc à 20h et Lö Pagani le prolonge à 00h30 — quatre créneaux consécutifs, six heures sans qu’on rallume la lumière. Le vendredi, lui, appartient au groove : Clément Ley, Evan Bell, Max Muller b2b Nikko, Small Ewok, Stenman et les Deep Brothers.

Une même nuit, deux réponses à la même question. La route invisible passe par Maubourguet — et samedi soir, elle s’y croise.

À la semaine prochaine.