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Le Rachdingue, Dalí et la résistance méditerranéenne

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Vilajuïga, Catalogne, 1968

Il faut imaginer un village de cinq cents habitants, posé entre Figueres et la frontière française, à quinze minutes de la mer mais pas tourné vers elle. Pas un village touristique. Un village de vignes, de fermes pas trop entretenues, et d’un climat qui rend les gens calmes.

Au milieu de ce village, en 1968, un type ouvre une discothèque. Il s’appelle Rachdingue (en français, on prononce Rasch-dingue, le ch comme dans « Bach »). Le nom du club devient le nom du propriétaire, ou peut-être l’inverse, personne ne sait plus.

Et puis, parce que le club est à quinze minutes de Cadaqués, où vit Salvador Dalí, le peintre devient sponsor. Pas mécène — sponsor. Il dessine une partie de la déco, signe les murs, donne son nom comme caution. Il vient régulièrement, avec sa cour, et il regarde les jeunes danser sur du yéyé puis sur de la disco italienne.

Une lignée surréaliste

Ce que Dalí fait là, ce n’est pas un caprice. C’est cohérent avec son projet. Le surréalisme catalan, en 1968, est en train de se chercher une seconde vie. Le grand-père Picasso est mort. Miró vit, mais reclus. Dalí, lui, a décidé que l’art ne se passerait plus dans les galeries — il se passerait dans la culture populaire. Les pubs Chupa Chups, le logo qu’il dessine en 1969. Le club Rachdingue. La télévision espagnole. Partout.

Le Rachdingue garde de cette époque une architecture intérieure absurde. Murs courbes. Bar en forme de spirale. Tables en céramique brûlée. Un plafond peint qui imite, en plus chaotique, le ciel étoilé d’Andalousie.

Pour un club qui aurait dû être une boîte de nuit normale, c’est une oeuvre d’art. Pour une oeuvre d’art, c’est un club qui marche.

Les années 90 : virage électro

Le Rachdingue traverse les années 80 sans grand bruit. Il programme un peu de tout. Il ne ferme pas, mais il ne brille plus.

Et puis arrive 1991. Les raves arrivent en Catalogne, depuis la France et l’Italie. Le Rachdingue est l’un des premiers clubs catalans en dehors de Barcelone à programmer de la techno. Pas par calcul commercial — par opportunité. Un programmateur catalan, Joaquim, propose : « On essaie une soirée. » La soirée marche. Puis une deuxième. Puis ça devient hebdomadaire.

Vers 1995, le Rachdingue est devenu l’un des refuges techno underground de la Catalogne. Pas un club de superstars. Un club de résidents. Des gens du coin, ou d’Andalousie, ou de Marseille, qui passent une nuit à jouer pour deux cents personnes et qui repartent le lendemain.

L’anti-Ibiza absolue

C’est ici qu’il faut comprendre quelque chose. Le Rachdingue est tout ce qu’Ibiza n’est pas.

Ibiza, ce sont les superclubs en bord de mer (Pacha, Amnesia, Privilege). Le tourisme massif. Les DJ stars internationaux à 50 000 € le set. Les VIP areas. Les bouteilles de champagne.

Le Rachdingue, c’est un village à l’intérieur des terres. C’est un club d’une capacité de trois cents personnes. Ce sont des DJ que personne ne connaît hors du coin. C’est un bar ouvert, pas un VIP. C’est cinq euros la bière, six euros à la fin de la nuit quand le barman se fatigue de rendre la monnaie.

Pendant que Ibiza vendait l’EDM au monde, le Rachdingue continuait sa techno minimale aérée, ses sets de cinq heures par un résident, ses afters spontanés en plein soleil dans le parking.

C’est exactement ce que veut dire résistance méditerranéenne. Pas une opposition idéologique. Une persistance silencieuse. Une autre manière de faire les choses, qui survit parce qu’elle ne demande à personne la permission.

Les passeurs

Au Rachdingue, deux noms reviennent souvent.

Small Ewok (Greg de son prénom) découvre l’électro vers 2000. Il fonde « 1001 Nights » en 2001 avec DJ Frank Kaplan, et commence à jouer régulièrement au Rachdingue. Sa programmation est nomade, lente, faite de tracks qui n’ont jamais marché dans le mainstream mais qui passent magnifiquement dans la grotte sonore du club.

Guyhom est plus jeune, basé à Girona. Résident du Rachdingue depuis quelques années, il joue aussi à la Vinylothèque (un disquaire-club barcelonais). En 2025, il a partagé l’affiche avec Tiga — preuve que la scène catalane underground sait s’ouvrir ponctuellement aux figures plus larges sans se renier.

Ces deux-là ont en commun de ne pas avoir cherché à partir. Ils auraient pu monter à Barcelone, à Berlin, à Amsterdam. Ils sont restés. Comme DJ Pierre est resté à Bruxelles. Comme certains autres — on en parlera dans les prochains chapitres — sont restés à Avignon ou à Paris.

Pourquoi Vilajuïga compte pour la Gascogne

Question légitime : qu’est-ce qu’un club catalan à 350 km de Maubourguet vient faire dans le journal d’un festival gascon ?

Parce que la route invisible passe par là. Bruxelles - Paris - Avignon - Vilajuïga. Quatre points cardinaux d’une techno européenne qui n’a jamais cherché les feux de Berlin. La Gascogne est, géographiquement, équidistante des quatre.

Pas un hasard. Une convergence.

Prochaine filiation : Lessizmore, l’autre versant belge. Le label qui a fait passer Magda et Mathias Kaden. La fin du XXe siècle techno, vue depuis Bruxelles.

À la semaine prochaine.